Cahier d’un retour au club natal. Chapitre un : Le Rouge et le Bleu.

Récit d’un supporter du Barca qui cherche à comprendre comment sa passion a pris forme. Chapitre l : Le Rouge et le Bleu. Ou, deux couleurs n’en devenant qu’une seule lorsqu’elles s’embrassent sur le maillot du F.C Barcelone.

-1999-

Devant les grilles de l’école, nos parents discutent à propos de la teinte que prendra le « bug de l’an 2000 », et nous, à propos d’une couleur élémentaire. Le millénaire referme ses portes mais glisse sous l’oreiller de nombreux enfants une question fondamentale : Pokémon version rouge ou Pokémon version bleue ? Salamèche ou Carapuce ? Les débats s’enflamment, les clans se forment, le rouge et le bleu sont irréconciliables… Jusqu’à l’ouverture de ce paquet cadeau, lorsque sous mes yeux d’enfant fasciné s’entremêlent merveilleusement ces deux couleurs sur le maillot du F.C Barcelone.

Blaugrana. Ou, deux couleurs n’en formant plus qu’une seule à tout jamais. Sur les lisières d’un maillot comme sur celles de ma mémoire.

17 juin 2001, le chef-d’oeuvre de Rivaldo: https://www.youtube.com/watch?v=uS2bomiDOko

Mon premier maillot de football. Il tombait en dessous de mes genoux, et moi sous son charme. Numéro 10 : Rivaldo. Aucun sponsor. Pas de Nike non plus sous l’écusson. Le logo du club au centre de ce T-shirt bien trop large pour moi, sur lequel se côtoient d’immenses bandes rouge et bleu. Quand certains montrent du doigt mon « faux maillot », je leur rétorque avec l’amabilité d’un Parisien-Catalan mon majeur en guise de vraie courtoisie.

Ma mère m’explique que c’est un cadeau du « père Noël barcelonais ». J’apprends que « Nous aussi, nous habitions dans cette ville. Il y a longtemps… Tu pourras en parler avec ton grand-père, dimanche prochain. Tu sais, on a encore de la famille en Espagne. » Apparemment, mon cousin Xavi – prononcer « Chabi » -, qui va très souvent au stade, a gentiment demandé aux rennes du pare noél de faire un crochet par Paris afin de m’offrir ce maillot. Doucement, ce que me raconte ma mère éclaire les quelques photos de famille que j’aperçois depuis toujours dans un coin du salon. Ma mère m’explique même qu’un de mes grands-oncles a joué pour le club « avant le début de la guerre civile… »

De bleu et de rouge, mes racines s’animèrent dans le creux de mes yeux d’enfant. Imaginer cet ancêtre qui est le mien, comme l’impression de partager le sang d’un super-héros. Cela me rendait fier. Je ne racontais évidemment pas cette anecdote dans la cour de récré’, entre deux « qui marque va au but », car personne ne m’aurait cru. Qu’importe. En moi, pour toujours, se ficelait un lien secret entre la découverte de mon histoire familiale et celle du F.C Barcelone. C’était comme ça, chez ma mère. Le Barca, ce n’était pas qu’une histoire de football.

Joan Manuel Serrat, chanteur originaire de la ville de Barcelone.

Le foot, c’était mon père. Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est mon père qui m’a fait parler. Pour oser lui demander de rester avec lui sur le sofa, le soir, pour regarder le football avec lui. Mes parents avaient déjà divorcé. Je n’ai pas le souvenir d’avoir côtoyé mon père sans que le ballon occupe le rond central de nos discussions. Certains parlaient de week-end, et moi, je me disais que je le voyais une mi-temps sur deux.

Dans les premières minutes qui suivirent le coup de sifflet initial de ma carrière de supporter, le spectacle des émotions contraires qui traversaient mon père me captait davantage que celui que jouait vingt-deux hommes sur la pelouse verte. Juillet 1998, France-Croatie. Demi-finale de la Coupe du monde, qui se jouait au Stade de France. À cette époque, mon père me parlait déjà du drame le mieux écrit du répertoire théâtral français : France – RFA 1982. Ce jour là, le barbier de Séville n’était pas andalou mais bien allemand. Seize années plus tard, je l’observais revivre le traumatisme de la génération Platini.

Je revois mon père frapper la grosse télévision noire de sa main droite lorsque la Croatie ouvrait le score et glaçait sacrément l’ambiance dans le salon. Le coq Footix se faisait rôtir la crête par Davor Šuker, l’heure n’était plus à la rigolade… Ou plutôt la minute, puisque sur l’action suivante, Thuram marquait le premier de ses deux buts et rendait à mon père comme à la France son sourire de juillet 1998.

Pensif, tel Lilian après son second but, je me demandais pourquoi mon père aimait tant le football. Vingt-trois années sont passées, je n’ai toujours pas trouvé un début de réponse. Du moins, j’ai compris ce qui caractérise la passion : rien ne peut véritablement l’expliquer.

Finalement, France 98, c’était aussi une histoire de couleur. Black-Blanc-Beur pour certains… Pour moi, à 4 ans, c’était toujours le rouge et le bleu. Un peu de blanc au milieu du maillot, comme un liant pour deux couleurs entre lesquelles je ne souhaitais pas trancher. Comme beaucoup d’enfants qui grandissent dans les silences du divorce, on me demandait souvent de choisir entre deux couleurs. Celle de la mère ou celle du père.

Entre les Beatles chez mon père et le maillot de Rivaldo chez ma mère, tout était déjà tracé.

Les amis, la famille, l’école, ils voulaient tous que je tranche… Moi, j’aimais bien le bleu comme le rouge. D’ailleurs, le premier cadeau que j’ai reçu des mains de mon père était prémonitoire. Pour mes 5 ans, je recevais un walkman et deux cassettes : « l’album bleu (1967-1970) » et « l’album rouge (1962-1966) » des Beatles. De très loin, les deux albums que j’ai le plus écoutés depuis vingt-deux ans. Entre les Beatles chez mon père et le maillot de Rivaldo chez ma mère, tout était déjà tracé. Jamais, je ne pourrais choisir entre le bleu et le rouge. C’est comme ça que c’est arrivé, le Barca.

Après dix années de mariage avec ma mère, mon père avait bouffé de la crème catalane à la sauce Cruyff plus d’une fois dans les dîners de famille que je n’ai jamais connus. À force, mon père, il avait aussi le béguin pour le Barca. Alors, timidement, je tentais ma chance. Le dimanche, en fin d’après-midi, quand il nous ramenait ma sœur et moi dans sa Fiat Tipo, je parlais du F.C Barcelone pour l’entendre évoquer ma mère. De retour chez ma mère, je mettais en boucle Help ou encore Come Together dans le poste radio-cassette. Paul et John jouaient sur les ailes, et moi, j’allais droit au but. Je ne parlais que de football et du Barca. À force d’insister, il arrivait parfois qu’elle me parle quelque peu de souvenirs qu’elle avait avec mon père. Grâce au Barca, je recréais le dialogue parental que je n’avais jamais entendu de mes propres oreilles.

Finalement, je me suis passionné pour le F.C Barcelone comme l’on supporte sa propre famille. Pour d’invisibles raisons, qui nous font aimer les gens et les choses dont le souvenir remonte au-dessous de notre propre mémoire. Je suis arrivé au football comme beaucoup d’entre nous : Par l’histoire des autres, qui, des années plus tard, nous définit également.

Je ne sais plus qui du foot ou du Barca est arrivé en premier sur le terrain déjà conquis de mon existence. Pour moi, le football est bien souvent l’amorce d’une phrase où le F.C Barcelone en est la majuscule. Inversement, l’évocation de Barcelone me ramène rapidement aux maillots tissés de rouge et de bleu qui tapissent les Rembles ou les rues del Poble Sec, que j’espère parcourir de nouveau avec mon maillot de Rivaldo.

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