Roman photo – Stalingrad, 1h30 après l’alarme

ROMAN PHOTOKaba, Sékou, Mamadou, Gabriel et Martial se retrouvent tous les dimanches au playground de Stalingrad pour jouer au basket. Malgré l’hiver, le couvre-feu, ou la pandémie, ils ont besoin de faire rebondir la balle orange.

19h30. Une heure et demi après le couvre-feu donc. Au détour de la station La Chapelle dans le 18e arrondissement de Paris, je rends mon Vélib’. Me voila sous les arches sales du métro aérien, entre les vendeurs de Malboro fraîchements arrivées d’Alger et les drogués de l’ex colline du crack. La description est moche, le décor encore plus.

Environ 40 personnes logées sous les rails de la ligne 2, dans un espace grand comme une allée Ikea. Des blancs, des noirs, des arabes, et les autres ; tous profitent de la sombreur des arcades de Stalingrad pour fumer leur dose. Au milieu de tout ça se trouve l’un des lieux sportifs les emblématiques de Paris : le playground de Stalingrad.

Le terrain vient d’être rénové, mais il sent déjà le vieux. Les graffitis pullulent, le filet commence lentement à se décrocher et les spots de lumières clignotent quand ils veulent, comme dans les films américains. Moi qui rêve de New York, me voilà servi. On se croirait au Rucker Park (le mythique terrain de basket new-yorkais) en pleine épidémie du crack à Harlem. Le même Rucker que le journaliste Al Harvin a raconté dans les colonnes du New York Times en 1976. Il observait : « The park is not old, but it is going slightly to seed ».

« The park is not old, but it is going slightly to seed »

Le terrain n’est pas vieux, mais il commence à tomber en lambeau – Al Harvin

A croire que le destin de chaque bon terrain de basket est d’avoir l’air vieux. Demandez à n’importe quel basketteur aguerri, il vous dira qu’un terrain trop neuf, c’est louche.

Mais Stalingrad, c’est pas New York. Seule les grillages font illusion.

Ce terrain ressemble à beaucoup d’autres de la capitale. Surtout depuis la politique de rénovation et d’uniformisation des zones sportives initiée par la mairie de Paris en vue de Jeux Olympiques 2024. Mais Stalingrad bénéficie d’une aura singulière. Rares sont les terrains qui cumulent autant de « rumeurs de la rue ». On raconte que les mythiques mailles en acier des anciens filets ont été enlevé après qu’un joueur s’y soit arraché le doigt. Ou que Michael Jordan himself s’y serait arrêté lors d’une visite à Paris en 1995.

Ce qui est sûr, c’est qu’un sentiment de fierté profonde s’empare de quiconque foule ce quart de bitume. Je ne parle pas de la fierté qu’on affiche pour un membre de sa famille. Mais de celle qui vous pousse à considérer chaque défaite comme une humiliation. Celle du (ou de la) dur à cuire qui doit garder la tête haute, même quand un contact est un peu trop rugueux. Celle qui vous fait exiger une revanche, peu importe l’état de fatigue. À l’image de ses environs, ce terrain n’est pas fait pour les fomblards.

Il doit faire 3 ou 4 degrés dehors. Les faibles lumières au tungstène jaunes perchées aux quatre coins de la cage ne réchauffent personne. Mais le froid n’empêche pas quatre basketteurs de s’affronter sur une moitié de terrain. J’entre sur le playground alors que Kaba et Sékou sont en plein duel.

« Vas-y, shoote sur ma tête », défie Kaba. Piqué dans son orgueil, Sékou tente immédiatement sa chance à plus de sept mètres du panier, derrière la ligne à trois points.

Clang.

Le ballon ricoche bruyamment sur l’arceau orange, se heurte au grillage, puis va mourir dans un coin sale de la cage. Kaba sourit, fier de son coup. Sékou lui ne bronche pas. Les deux joueurs sont à fond. Le premier qui encaisse un panier doit sortir et laisser sa place aux autres challengers qui attendent sur le côté. Dans le jargon ça s’appelle un « Bye-Bye » (ou King of the court de l’autre côté de l’Atlantique), et ça peut durer des heures. C’est l’orgueil qui parle.

Kaba reste le plus longtemps sur le terrain, près de dix minutes ininterrompues sans concéder le moindre panier. Du haut de ses deux mètres, il justifie au passage l’une des règles tacites les plus injustes de ce sport : le plus grand a toujours plus de chances de gagner.

Après une quinzaine de duels remportés le géant s’incline enfin sur un tir de loin chanceux de Mamadou. Il rit jaune, puis regagne le bord du terrain le regard rivé au sol.

En t-shirt et sans masque, je lui demande s’il n’a pas peur du Covid-19 ? De la police ? Ou pire, d’attraper froid ?

« Ici on est tranquille, me retorque-t-il. Le calme dans sa voix témoigne de son statut d’habitué. En rentrant sur le terrain, on laisse le Covid dehors. On n’embête personne donc la police ne vient pas nous embêter« .

– Et pour le froid ?

« Je suis un solide« , glisse-t-il avant de se ruer vers le terrain, la revanche en tête.

Même si mon objectif était de prendre en photos ce fameux playground et ses usagers, je n’ai pas pu résister à l’envie de faire une partie avec eux. Histoire de voir si les restes de ma fulgurante carrière en parcours jeune au club de Ménilmontant Paris Sport (dans le 20e arrondissement) sont encore valables.

Les équipes se forment à la va-vite, je n’ai pas mon mot à dire. Je me retrouve avec Sékou et Martial, qui vient à peine d’arriver. Sans échauffement, celui-ci fait l’affront d’arracher le cuir des mains de Sékou et décide de « tirer pour la balle ». Explication pour les néophytes : Avant que le match débute, un des joueurs tire pour savoir qui aura la première possession du match. S’il marque le panier, la balle est pour son équipe. S’il rate, ses coéquipiers maudiront une si imprudente prise d’initiative.

Vous l’aurez devinez, les jambes non-échauffées de Martial n’ont pas supporté la pression de cet exercice. L’impétueux n’a même pas réussi à toucher l’arceau. C’est ce qu’on appelle un « air ball« . La honte. Les adversaires auront la balle, ce qui est mauvais signe, puisque le grand Kaba est l’un d’entre eux.

Première attaque, premier tir du géant, premiers points pour l’équipe adverse. Deuxième attaque, deuxième tirs… Même résultat. « On va se faire lamine », me dis-je. Surtout que je ne peux pas aider mon équipe, mon corps fatigué du Covid-19 ne tient clairement plus l’effort.

Pendant ce temps, Martial y croit encore. C’est l’orgueil qui parle. Lui et son masque qui pendouille sous le menton nous donnent beaucoup d’ordres tout en fournissant très peu d’efforts. De son côté, Sékou ne dit rien, trop occupé à encaisser les charges de grand Kaba.

Le score s’aggrave, mais je suis content de pouvoir enfin faire du sport.

Le match est perdu. La faute à une incapacité à marquer le moindre panier. Évidemment, j’ai demandé une revanche. Nouvelle défaite. Peu m’importe, le temps de deux confrontations, les restrictions sanitaires était le cadet de mes soucis. Le temps de comprendre aussi que ce virus sèvre les addicts au sport. Ils ont besoin de leur dose, autant que les égarés qui rôdent à Stalingrad.

Je ne connais rien du quotidien de Kaba, Sékou, Mamadou, Gabriel ou Martial. Mais j’ai senti que ce rendez-vous du dimanche était un moment privilégié pour eux. Une heure trente après l’alarme du couvre-feu, les cinq compères se dépensent illégalement à Stalingrad. Mais d’un point de vue moral, social et sanitaire, ces basketteurs ont tout à fait raison.

Concernant le sport en plein air, il serait temps que nécessité fasse loi.

Ces cinq sportifs pratiquent leur sport en paix. La même paix dont parle 16ar, l’un des rappeurs du duo yvelinois L’Skadrille, dans le morceau Quai 54 de Manu Key en 2004. « Paix à ceux qui ont ce re-spo (sport en verlan) pour repos », disait-il.

« Paix à ceux qui ont ce re-spo pour repos »

16ar

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