Islam politique : « un brouillage des notions qui dessert les Français »

Depuis l’allocution du président de la République Emmanuel Macron sur la lutte contre les séparatismes le 2 octobre 2020, les personnalités politiques et médiatiques n’ont cessé d’utiliser le terme « d’islam politique » sans jamais tenter de le définir. Amel Boubekeur, sociologue associée à l’institut français de recherche Jacques Berque à Rabat (Maroc), s’était déjà inquiétée de l’approximation du vocabulaire employé dans la sphère publique au moment des attentats de Charlie Hebdo en 2015. Aujourd’hui, elle craint que le discours sécuritaire sur l’islam « occupe tout l’espace et embrouille les Français. « 

Qu’est-ce que l’islam politique ?

Amel Boubekeur – En clair, c’est une idéologie qui utilise les thèmes de la religion musulmane à des fins politiques. Cette doctrine et ses membres aspireraient à fonder un Etat qui repose sur les principes de l’islam. En France, certains reprochent à cet islam politique d’être incompatible avec les valeurs de la République, ou dans le pire des cas d’être à la base du terrorisme, comme l’a souligné Bruno Le Maire dans une interview la semaine dernière.

Mais l’islam politique n’est pas une réalité en soi. Cette notion est née de travaux universitaires sur l’islam dans les pays arabes datant des années 2000. Depuis, le label a été importé en France, en omettant tout son contenu historique ou sociologique.

Pourquoi un tel brouillage des notions ?

AB- La semaine dernière, je regardais une émission spéciale sur Cnews qui, en l’espace de deux heures, mentionnait successivement « l’islamisme, l’islam politique, et le séparatisme » sans essayer de faire la moindre distinction. Par définition, les polémistes qui occupent l’espace médiatique n’ont pas le temps ni l’envie d’analyser quoique ce soit. Cette surreprésentation sur un sujet comme l’islam a des effets réels, comme la difficulté croissante pour les chercheurs d’intervenir dans le débat public sans être catégorisé d’intégriste laïcard ou de crypto-islamiste.

Pour les personnalités politiques et médiatiques, ce terme est très pratique. Cela permet d’aborder pêle-mêle le voile dans l’espace publique, la violence terroriste, les rayons halal au supermarché et la radicalisation de groupes orthodoxes. Le fait qu’Emmanuel Macron, dans son discours en hommage à Samuel Paty, emploie le terme « d’islam politique » est très risqué. Quelque part, il participe à une généralisation du problème.

Pourquoi jugez-vous qu’Emmanuel Macron a pris ce risque ?

AB- Pour le président de la République, il y avait deux objectifs derrière l’emploi de ce terme. D’abord, ça lui a permis de spécifier la menace, ou du moins de montrer aux Français que la menace est sous contrôle parce qu’on arrive à la nommer. Quand on utilise le mot radicalisation, on parle d’un processus difficile à discerner. Le terme “d’islam politique’’ donne l’impression d’un mouvement organisé et plus clairement identifiable.

Deuxièmement, Emmanuel Macron a pu marquer les esprits en employant un mot qui fait peur dans l’imaginaire collectif. Le risque à long terme est qu’une approximation de langage heurte notre capacité à aborder la question publiquement. Aujourd’hui, ce brouillage des notions dessert les Français.

Comment éviter les amalgames ?

AB- Il faut plus de débat. Reste à savoir si la France, un pays profondément laïc, est prête à accepter que des acteurs s’associent au débat, sur la base de leur religion. Peut-on accepter que des imams viennent parler à la télévision ? Non pas juste pour dire très vite que « l’islam est une religion de paix », mais pour tenter de proposer des solutions. Il est nécessaire d’aborder un débat de fond avec les religieux au Parlement, à la télévision, et dans les universités.

Peut-être qu’il faudrait s’inspirer du modèle anglais. Dès les années 2000 dans l’émission télévisée The big Questions sur la BBC, les acteurs religieux ont été incorporés au débat public. À l’échelle du gouvernement, ils ont été associés au travail sécuritaire de renseignement de manière très transparente. En France, nous n’avons toujours pas dépassé ce stade.

Cela est-il dû au caractère laïc de la République Française ?

AB- Exactement. L’exemple de l’islamophobie est caractéristique de ce problème. Il nous a été expliqué que Samuel Paty est mort car son assaillant le jugeait islamophobe. Très bien. Mais l’Etat laïc ne peut pas apporter, seul, d’alternative à la prise en charge de la question islamophobe. Sous prétexte que les seuls fautifs se revendiquent de confession musulmane, doit-on limiter la discussion à des espaces clos musulmans, ou doit-on faire le choix d’un véritable débat national.

Pour l’heure, l’espace de discussion est verrouillé, seuls les discours sécuritaires sont audibles. Cette approche n’apporte ni matière psychologique, ni apaisement.

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