VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT

Après son diptyque consacré à James Bond (Skyfall et Spectre), Sam Mendes revient avec 1917, une oeuvre folle sur le temps et la fatalité de la mort durant la Grande Guerre.

Assis au pied d’un arbre, au milieu d’un champ paisible, un groupe de soldats se repose. On ne sait rien d’eux, s’ils reviennent de mission ou s’ils attendent leur tour. Mais un supérieur désigne deux d’entre eux, Blake (Dean-Charles Chapman) et Schofield (George MacKay), pour une mission urgente : 1 300 militaires britanniques vont périr dans un piège tendu par les Allemands s’ils n’arrivent pas à temps pour les prévenir. 

Ils sont jeunes, trop jeunes. Comme n’importe quel soldat en temps de guerre, chaque seconde est importante. Une erreur et c’est terminé. Tous les deux savent qu’ils doivent avancer en permanence. Rares sont les regards tournés vers l’arrière. L’objectif est devant, alors on ne s’arrête pas. Blake a un peu plus de la vingtaine. Il est issu d’une famille modeste, ouvrière et a plusieurs frères, dont l’un fait partie des 1 300 hommes qui risquent de mourir d’ici quelques heures. Schofield est plus discret. Il ne raconte pas sa vie, garde ses craintes et ses sentiments pour lui. Il ne veut pas s’attacher à Blake. Il sait qu’il peut le perdre à tout moment. La guerre est, par définition, aliénante. Ils portent tous la même tenue, le même casque, se partagent les munitions. La notion d’Homme n’existe plus. Ils sont les armes d’un conflit qui les dépasse où ils seront les premiers sacrifiés. Alors, Schofield préfère écouter son collègue et le laisser parler. Les lieux qu’ils visitent se ressemblent. Des terres trouées par les obus, teintées par le sang des corps alliés et ennemis, des maisons abandonnées, des villages détruits et labyrinthiques… Ils marchent pendant des heures mais ne s’accordent pas le privilège du repos.

La mise en scène de Sam Mendes (American Beauty, Les Sentiers de la Perdition), qui n’avait pourtant plus rien a prouver, est extrêmement étudiée, fine, discrète mais pertinente. La scène d’ouverture en est un exemple frappant : Blake et Schofield discutent en quittant le champ pour pénétrer dans une tranchée avant de se préparer pour le No Man’s Land sans que l’on ne se rende compte de rien, banalisant le quotidien de ces soldats en quelques secondes. En filmant en un seul « faux » plan séquence le périple des deux anglais, Mendes utilise tous les outils du langage cinématographie pour illustrer la lutte contre le temps et la mort. Les travellings accompagnent les deux soldats dans leur fuite vers l’avant, sans jamais s’arrêter. Tout est fait pour épuiser le spectateur, pour le mette dans une situation inconfortable. Les moments de calme sont rares et la tension omniprésente. D’où l’ennemi va-t-il surgir ? Depuis quelle distance la balle a-t-elle été tirée ? On ne voit quasiment pas les soldats allemands. Comme dans Dunkerque de Chirstopher Nolan, la menace est souvent hors-champ. Pas le temps de se concentrer sur le danger, Il faut avancer pour vivre car l’arrêt signifie la mort. La caméra ne fait qu’aller tout droit, se faufilant parmi les cadavres et les obstacles. Ce combat pour la survie trouve son paroxysme lors d’une séquence hallucinante dans un village français, transformé en purgatoire labyrinthique grâce au génie de Roger Deakins, chef opérateur de 1917.  Illuminé de nuit par les couleurs d’un incendie et par des fusées éclairantes, Schofield fuit l’ennemi dans une course épique, mise en scène avec un sens du souffle et de l’urgence sidérant.

Rarement le cinéma aura autant été le médium parfait pour raconter une histoire comme celle de 1917.

Par Hugo Boudsocq
Illustration de Oscar Gauthier

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