Le jazz futuriste de Moses Boyd

Dans son premier album solo « Dark Matter », le batteur britannique Moses Boyd tord les limites du temps et remet en cause notre idée du genre musical


Alors que l’on s’apprête à célébrer le cinquantenaire de Bitches Brew, le chef d’œuvre expérimental de Miles Davis, Moses Boyd s’applique à nous donner un aperçu d’une musique qui sonne elle aussi comme le futur.

A 29 ans, le batteur originaire du sud de Londres est insaisissable, entre production indépendante pour son groupe Binker & Moses et collaboration aux côtés de Beyoncé sur la bande originale du Roi lion sortie en salle en 2019.

Dark Matter est à l’image de son auteur : une musique protéiforme qui offre un voyage entre les genres, les lieux et les époques. De la musique électronique des années 90, Boyd emprunte au dj Théo Parrish son art du mix infectieux entre jazz et house de Détroit, retranscrit avec précision dans Shades of You. Avec BTB, il rend hommage aux polyrythmies de l’afrobeat Nigérian des années 70 rendues célèbres par Tony Allen, l’illustre batteur de Fela Kuti. Une exploration temporelle à haut tempo complétée par 2 Far Gone et son galop rythmique typique du grime londonien des années 2000.

Le syncrétisme assumé des dix titres de son album témoigne de l’effervescence de cette « nouvelle scène anglaise » (de Yussef Dayes à Zara MacFarlane) qui n’hésite pas à mettre en avant un héritage culturel métissé. À Moses Boyd d’ajouter : « Ce disque est finalement très produit, il rassemble beaucoup de sons différents, en provenance de sessions ou de lieux éparpillés, mais je suis parvenu à y créer une cohérence ».

L’énergie de l’impro

Dans le jazz, tout est une histoire de rythme et d’instant. Avec Dark Matter, Moses Boyd réussit à capturer l’énergie éphémère de l’improvisation musicale dans un enregistrement en studio. La même énergie qu’il sera libre de transmettre sur la scène du New Morning à Paris ce samedi 29 février.

La créativité de Boyd se concentre dans l’assemblage des textures sonores. Elle rappelle l’esprit de Lenny White, autre grand batteur de jazz fusion avec Weather Report, qui délaissait les mélodies à la faveur d’une construction rythmique plus complexe. Parfois chaotique, souvent brutal, l’ensemble dissonant de Dark Matter s’appuie sur des grooveries à la rythmique impeccable, répétées presque mécaniquement par le batteur, à la limite de la transe.

Les rôles s’inversent, c’est Boyd qui imite la cadence effrénée des boites à rythme et qui adapte son jeu acoustique à la froideur des samples de voix digitales. L’homme ne maîtrise pas la machine, il essaye de la suivre. Voilà la riche matière noire de cet album expérimental aux couleurs sombres et inquiétantes, le propre de toute bonne utopie musicale post-humaniste.

(publié dans l’Humanité le 28 février 2020)

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