The White Door, entre rêves et réalité

Parfois la vie, dans ses moments difficiles, perd toutes ses couleurs. Usé psychologiquement, l’individu n’y voit que du blanc, nuance qui lorsqu’elle devient l’unique teinte perçue par l’œil, perd toute sa symbolique de paradis et de perfection.

Sorti le 9 janvier 2020, The White Door, publié par Second Maze et 14e jeu du studio néerlandais Rusty Lake, remet en cause l’espace entre les rêves et la réalité, autant dans son univers que dans le nôtre. Comme à son habitude le studio qui tire son nom du monde qu’il raconte propose un jeu assez court dont on vient à bout en 3 heures, mais qui regorge de références et de contenus cachés, le tout pour 3.29€ sur Steam, 2.99€ sur mobile.

Présentation

Rusty Lake, ce sont des espaces mystérieux, des personnages atypiques, une atmosphère singulière et déstabilisante. Les créateurs ont commencé à marquer le paysage vidéo-ludique grâce à des jeux mobiles, les Cube Escape. Départ en 2015 avec le premier jeu, The Lake. Ce petit Point and Click gratuit nous met dans la peau de « The woman », personnage clef de la série. Dans une cabane de pêche près de Rusty Lake, elle découvre un cube noir, objet énigmatique et central de l’intrigue. S’en suivent 8 jeux gratuits et relativement courts sur mobile, servant directement ou non une histoire principale qui aujourd’hui encore reste compliquée à décrypter.

Le studio a aussi étoffé sa série en s’exportant vers le PC avec 3 jeux intermédiaires, Rusty Lake : Hotel, Roots et Paradise, des jeux payants, peu chers et plus ambitieux. Ceux-ci permettent de développer plus largement l’histoire, notamment sur les origines de certains personnages et de l’univers dans lequel ils évoluent. Dans l’excellent Roots, on en apprend plus sur l’ascendance de Laura Vanderboom, « The Woman », ce personnage autour duquel tourne l’intrigue, notamment depuis sa mort. On remonte jusqu’à quatre générations antérieures, à la fin du XVIIIe siècle, où l’on comprend les magouilles de son ancêtre Aldous, plus connu sous le nom de Mr. Crow, en quête de la vie éternelle.

Mais le plus grand pas exécuté fut lors de la sortie de Cube Escape : Paradox. De ce jeu en deux chapitres, le premier gratuit et l’autre payant, le studio en a tiré un court métrage qui a atteint les 3 millions de vues sur YouTube. On suit l’enquêteur Dale Vandemeer, chargé des recherches sur le meurtre de « The Woman », coincé dans une salle aux allures d’escape game, comme dans le jeu.

Le Detective Dale Vandemeer dans Paradox

Celui qui suit, The White Door, est certainement le plus travaillé de la série, autant dans sa réalisation que dans ses procédés.

Ambiance de la série

« Weird« , « eerie« , « creepy » ou « disturbing » sont les adjectifs alloués aux jeux de la série Rusty Lake. Souvent comparés par les critiques aux atmosphères de Twin Peaks, les épisodes sont toujours balancés entre des scènes dérangeantes, certaines apaisantes, mais bien d’autres effrayantes (dans le genre, on peut comparer cela aux très bons jeux Bad Dream, autres point and click horreur plus perturbants encore). Les thématiques sont assez sombres, les décors riches, certaines scènes sont violentes et imagent les passions humaines, d’autres sont inventives et dépassent la réalité.

Une des forces de l’environnement de ces jeux, ce sont les symboles et références parsemées un peu partout. Dans l’épisode Arles, le joueur incarne Vincent Van Gogh, directement plongé dans son environnement, sa Chambre à coucher, dans laquelle il devra résoudre des énigmes thématisées par des clins d’œil à la vie et à l’oeuvre du peintre, (comme par exemple ce célèbre moment d’automutilation, lorsqu’il décide de se couper l’oreille).

La chambre de Van Gogh à Arles, 1889

En voulant créer un univers étrange, l’entreprise d’Amsterdam fait souvent référence à des cultures anciennes et des malédictions (comme le ferait Edmund McMillen pour un The Binding of Isaac). Ainsi, le zodiaque est très présent dans Roots, au travers de la voyante Ida, qui s’amuse des 21 cartes de tarot, de poupées vaudou, et d’une boule de cristal pour prédire un avenir peu glorieux à la famille de Laura Vanderboom. Du côté de Paradise, le jeu base ses dix épisodes sur les 10 plaies d’Égypte, malédictions que Dieu inflige à l’Égypte selon le Livre de l’Exode.

Musique

Côté musique, il se passe également de belles choses. Si d’abord les thèmes étaient libres de droit (on entend la Gymnopédie No 3 de Satie dans Seasons, qui colle parfaitement à l’été), avec notamment quelques morceaux de Kevin MacLeod ( le maître incontesté de la composition des musiques libres de droit dans les jeux vidéos et sur YouTube), Rusty Lake trouve son compositeur phare et référent en la personne de Victor Butzelaar.

Le musicien néerlandais, qui s’est fait connaître pour son travail sur les jeux, compose maintenant pour des films (Perfect Horse, Resonance). Par ses pianos et ses synthétiseurs, il donne une identité forte à l’histoire, aux scènes et aux personnages. Dans Hotel, l’effort fourni pour créer un thème propre à chacun des cinq personnages donne une ampleur considérable à l’aventure. Pour le dramatique Birthday, le morceau principal revisité version « out of tune », (désaccordé), prend le cœur du joueur désarçonné devant ce qu’il vient de voir.

La force de Butzelaar est aussi de savoir composer dans différents styles et de toucher juste. Dans Roots, l’utilisation d’instruments plus orchestraux (violon, violoncelle, xylophone, basson) permet de recréer assez fidèlement l’ambiance traditionnelle que l’on s’imagine d’une maison de campagne germanique du XIXe siècle. Pour Theatre, la musique simple, jazz, mélange de percussions et de cuivres renforce ce sentiment de se trouver devant la scène d’un club américain, ou sur le comptoir avec un Bloody Mary.

Dans l’opus Theatre, l’ambiance est plus colorée et rappelle le comptoir d’un jazz bar. On aperçoit le héros de The White Door, Robert Hill, qui fait une apparition comme personnage secondaire ici.

Un accent tout particulier est mis sur l’utilisation d’effets pour les ambiances. Le compositeur fait toujours attention à placer des sons qui coïncident avec la pièce ou la situation. Dans Cave, les bruits des gouttes en réverbérations nous plonge dans la caverne insalubre. Pour les scènes plus intenses et angoissantes, le bruit strident des violons appuie sur la tension du joueur. The White Door marque toutefois une césure avec l’identité de cet univers, un épisode plus marginal.

Analyse

L’histoire prend place en 1972. On suit Robert Hill, surnommé « Bob », ex-compagnon de Laura Vanderboom, « The Woman », qui s’est faite assassinée. Choqué par ce drame, récemment licencié, premier suspect de l’affaire (conduite par Dale Vandemeer), au chômage et abandonné, il devient amnésique et perd tout sens de la couleur. Voulant s’évader de ce monde monochrome, il décide de suivre le programme « Mental Health and Fishing » de la clinique « The White Door ». À travers 7 scènes divisées chacune en deux parties, on accompagne Bob durant ses 7 jours de thérapie, mais aussi durant 7 souvenirs importants qui expliquent son profil. Robert suit une routine stricte, où chaque moment de la journée est programmé : réveil, petit-déjeuner, toilette, checking auprès de l’équipe médicale, exercices de mémoires, dîner, récréation et coucher. A côté de cela, le joueur est invité à visiter les rêves du personnage pour comprendre son parcours jusqu’à l’arrivée à la clinique. Sa séparation avec Laura, son licenciement, sa rencontre (cruciale) avec l’infirmière Sarah, tant d’instants sur lesquels le protagoniste doit travailler pour se rétablir.

L’équipe médicale de la clinique sonde les rêves du personnage principal en même temps que le joueur

Bob passe par plusieurs états, de l’incompréhension à la fatigue en passant par la rébellion. De suivre ce personnage, dans son passé puis dans son processus de guérison, donne une touche sentimentale particulière à cet opus. Jouer sur les thèmes de la perception et du souvenir rend ce regard de la gestion du deuil assez réaliste et touchant. C’est aussi l’épisode le plus ancré dans le réel, moins surréaliste, puisqu’on suit les moments de vie quotidiens d’un personnage auquel on peut s’identifier facilement. Enfin, c’est la première fois que d’une aventure Rusty Lake se dégagent des sentiments positifs, de soulagement, d’espoir et la musique n’y est pas pour rien.

Dans The White Door, la composition renvoie à l’état endormi, étourdi du personnage. Forts de pianos distordus, de nappes flottantes et d’ondulations, les morceaux (dont certains rappelleraient Minecraft en plus sombre) ont une empreinte légère mais assez juste pour faire écho à ce monde désincarné, décoloré. Butzelaar créée la surprise avec un morceau plutôt groovy, ainsi qu’un thème principal empli d’espoir qui renforce l’identité du jeu et s’écarte de l’atmosphère traditionnelle.

Gameplay, Secrets et Réalité Alternée

Le gameplay des jeux Rusty Lake est plutôt évident, il s’aligne dans la tradition des point and click (grossièrement traduit « pointer et cliquer ») simplistes, à la première personne. Le joueur est le plus souvent dans une pièce à huis clos dans laquelle il doit chercher les objets avec lesquels interagir. A l’image d’un escape game, il faut résoudre de nombreux casses-tête et énigmes, utiliser les bons objets au bon endroit, trouver des indices et retenir des codes. Pour arriver à bout de certaines situations surréalistes il faut savoir s’écarter du réel et imaginer l’impossible, rendant la difficulté plus élevée mais tout à fait abordable.

Là encore The White Door bouleverse la tendance avec maintenant un écran scindé en deux et une vision du personnage à la troisième personne, que l’on doit déplacer dans sa chambre de patient. Une fois placé en face d’un objet, on peux cliquer dessus. Pour les phases en clinique, il faut suivre la routine imposée. Pour les phases de souvenirs, les actions sont déterminées par la situation. Le challenge est nettement plus simple que les autres épisodes, mais cela cachait une ambition de jeu plus grande.

A gauche, l’écran à la troisième personne pour déplacer le personnage. A droite, l’écran à la première personne pour interagir avec un élément.

Une fois le jeu terminé, le défi sera de débloquer les 14 succès, un secret par séquence. Un dernier niveau est jouable pour débloquer une fin alternative, mais c’est aussi la porte ouverte vers une toute nouvelle aventure : le Jeu en Réalité Alternée.

Alternate Reality Game (ARG) désigne un jeu vidéo, donc virtuel et fictif, qui s’étend sur le monde réel. En utilisant des éléments « in-game » dans la vraie vie, les joueurs deviennent des enquêteurs devant trouver des pistes et des objets sur la planète pour avancer dans le jeu ou débloquer du contenu. Ici, il faut libérer une dizaine de patients enfermés en récupérant des cubes aux 4 coins de notre monde, porteurs de codes ouvrant les cellules. Pour cela, les fans se sont réunis dans un chat du Discord officiel (équivalent d’un Skype ou d’un TeamSpeak) de Rusty Lake et se partageaient les indices trouvés et les informations réunies.

D’abord, dans le dernier niveau apparaît un numéro de téléphone. En appelant, Mr Crow vous redirige vers le site web mentalhealthandfishing.com sur lequel il faudra réaliser différentes manipulations. Au même moment, une vidéo publiée sur le compte YouTube officiel donne au joueur des indices sur la marche à suivre. Cela donne un accès à un compte Instagram qui fourmille d’autres indices.

Le test à remplir pour accéder à la suite de la partie ARG du jeu

Un test doit être rempli sur le site avec des réponses précises que l’on trouve au fur et à mesure des recherches. Si c’est correct, une simulation de hacking du site se lance avec des commandes précises à entrer, que l’on trouve encore une fois au gré de l’enquête. Cela permet d’accéder au site en tant qu’administrateur et de trouver des documents sur les dix prisonniers du jeu. Il y a un dossier sur chaque personnage, contenant de quoi trouver la localisation du cube qui lui correspond. Aux États-Unis, Canada, Royaume-Uni, Russie, Italie, Chine, Japon, Pays-Bas, Corée du Sud et en Pologne étaient disposés les cubes, le plus souvent chez des commerçants complices. Des ressortissants de chaque région du monde, avec les données qu’ils avaient, se rendaient dans ces lieux et partageaient directement le code. Certains ont streamé leur découverte en live sur Twitch comme le youtubeur coréen Metalkim. Il faut ensuite retourner sur le jeu et trouver le moyen d’ouvrir le sous sol pour accéder à la commande qui libère les prisonniers.

La carte des cubes découverts et récupérés en temps réel, pour aider les joueurs à synthétiser leurs objectifs

Voilà un bel exemple d’une communauté passionnée qui s’est mobilisée dans une quête d’envergure, puisqu’en seulement 2 jours l’énigme était résolue, le Discord ayant été occupé par ces enquêteurs improvisés 24h/24h. Ce n’est pas pour autant la première aventure en réalité alternée, il y a d’autres mentions honorables comme dans The biding of Isaac : rebirth où les joueurs ont du trouver la figurine du personnage « The Keeper » pour le débloquer dans le jeu. Pour la campagne de communication du jeu Halo 2, les développeurs Bungie avaient aussi lancé le jeu en réalité alternée I Love Bees.

L’ARG est un nouveau moyen de faire participer les joueurs à l’avancée d’une partie, de fédérer une communauté, mais aussi de rendre chacun utile et valoriser tout ce qu’un individu peut apporter dans un travail d’équipe. C’est aussi une belle façon d’oublier les frontières et de montrer que l’on peut se réunir autour d’un objectif commun, d’une passion partagée, pour soi mais surtout pour les autres. En bref, The White Door n’est qu’une première étape quant à transcender les espaces virtuels et réels, à réinventer l’enquête et les manières de jouer. La communauté semble prête à plus grand et plus fort et Rusty Lake y travaillera, du moins on le souhaite.

The past is never dead, it’s not even the past.

William Faulkner, Requiem pour une nonne (1951)

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