REGARDE LES HOMMES TOMBER

24 ans après CASINO, Martin Scorsese réunit de nouveau Robert DeNiro, Joe Pesci et pour la première fois Al Pacino, pour un film fleuve de 3h30 sur l’Amérique, la Mafia, l’amitié et la trahison, les regrets et la mort. 

Peggy (Anna Paquin) se souvient de ce matin où son père déjeunait en regardant les informations. Le journaliste détaillait un meurtre sordide et plusieurs sabotages. Frank (Robert DeNiro) enchainait les tartines, mâchant frénétiquement, guettant le moindre détail qui pourrait faire remonter les autorités à la CosaNostra. Peggy savait, mais elle ne dit mots. Son père la regarda avec des yeux presque doux, mais elle restait neutre. Peggy avait neuf ans et elle connaissait déjà le métier de son père. 

« Il parait que tu peins des maisons ? », « Je fais aussi de la menuiserie Mr. Hoffa ». Il est tard. Frank s’habille mais avant de partir, il choisit minutieusement son arme. Pas de silencieux, il faut faire du bruit pour intimider les témoins. Pas un .45 non plus, si une voiture de police passe à côté, elle sera avertie. En revanche, le .32, que tout le monde appelle le « pistolet à femme » est petit, discret, fait moins de dégâts qu’un .38 mais assez pour tuer quelqu’un. L’Irlandais a fait son choix, range ses armes, attrape son manteau et se prépare à sortir. Mais sa fille est debout. « Où est-ce que tu vas ? », « Au boulot. Retourne te coucher chérie ». 

Peggy a quasiment 30 ans. Nous sommes en 1975, début aout. Jimmy Hoffa (Al Pacino) a disparu. Aux infos, tout le monde ne parle que de cela. Il était sorti de prison en 1971, gracié par le président Nixon et essayait désespérément de reprendre sa place à la tête du syndicat Treamster. Et pour y parvenir, Jimmy menaçait de révéler les magouilles de la pègre. Alors, face à cette nouvelle, Peggy se tourne vers son père, les larmes aux yeux. Pour la première fois, lui aussi semble touché par la nouvelle. Elle le fixe, sait déjà ce qu’il s’est passé. Elle a toujours su qu’il peignait des maisons. « Pourquoi… ». Frank se tourne vers elle, bégaye et trouve une excuse qui ne fonctionne pas. « Pourquoi il a disparu ? ». Maintenant, son père comprend qu’elle a toujours su. 

Face aux spectateurs, l’Irlandais raconte sa vie comme une personne âgée. Il mélange les flash-backs et complexifie l’intrigue au fur et à mesure que les souvenirs lui reviennent. Sa rencontre avec Angelo Bruno (Harvey Keitel), avec son mentor et fidèle ami Russell Bufalino (Joe Pesci), ses mois de soldats pendant la Seconde Guerre Mondiale… En chaise roulante, au chaud dans des vêtements épais, Frank Sheeran regarde la bague qu’il porte à l’annulaire. « Quand j’étais jeune, je pensais qu’on peignait vraiment les maisons. Et puis, en grandissant, j’ai commencé à peindre les maisons… moi même ». Nous sommes au début des années 2000 et celui que l’on appelait il y a longtemps l’Irlandais se décide à raconter une histoire. La sienne, celle d’un syndicaliste devenu garde du corps et tueur à gages pour Jimmy Hoffa, président du syndicat Treamster, considéré par John F. Kennedy comme l’« homme le plus puissant des Etats-Unis après le président ». 

The Irishman est le film de gangsters ultime, somme de tout ce que Scorsese a accompli par le passé, citant quasi explicitement Les Affranchis, Mean Street et Casino. En reprenant ses acteurs fétiches, le cinéaste contemple avec nostalgie sa carrière, ses choix et apporte un regard nouveau sur le monde du crime organisé. Pendant 210 minutes, une partie de l’Amérique s’offre à nous. Et de la même manière que Peggy, nous contemplons, mutiques, l’âge d’or, la vieillesse et la mort de mafieux, d’hommes politiques et de membres de famille ravagés par les regrets et les conséquences de leurs choix. Cette petite fille a observé son père évoluer dans un monde qu’il ne peut maitriser et comprendre, se satisfaisant de la reconnaissance de ses pairs et de la maigre sécurité qu’ils lui ont apporté. Mais pour jouir de cette vie, il faut savoir faire des sacrifices. Beaucoup. Alors l’Irlandais a tué, menti et trompé tout le monde. Sa famille, ses amis, ses filles. Peggy. La malédiction de Frank aura été de vieillir sans soucis jusqu’à l’âge de 93 ans, en se remémorant toutes les atrocités qu’il a commis. Et c’est sur le lit de sa chambre, la porte entre-ouverte pour voir la mort venir, que l’Irlandais réalise le fiasco de sa vie. 

La bague en or qu’il porte à son doigt, celle qu’il a reçu en récompense d’une vie faite de meurtres et de mensonges, lui semble bien lourde maintenant… 

Par Hugo Boudsocq
Illustration de Oscar Gauthier

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