Kanye, Trump & les sandwichs bénis d’Amérique

Entre adoration et dégoût, rares sont les discussions qui ne se terminent pas en spéculations autour de la psyché de Kanye West. Une fois n’est pas coutume, le rappeur a déchaîné la passion des critiques et du public avec la sortie de son dernier album-cantique « Jesus is King ». Jugé trop court, pas assez gospel, soporifique, ou « trop Kanye », son disque connaît néanmoins un véritable succès commercial. L’idée ici ne sera pas d’ajouter une énième critique musicale du travail égotique de Mr. West, mais plutôt d’apporter un éclairage sur le sous-texte très politique occulté par cette renaissance chrétienne démonstrative. Dans l’espoir avoué d’élever les débats, focus sur le morceau Closed on Sunday, sur les sandwichs au poulet et in fine sur la question de l’identité noire aux Etats-Unis.


« Closed on Sunday, you’re my Chick-fil-A ». Ainsi débute la prose de l’énigmatique quatrième morceau de l’album. Le rappeur y dresse une comparaison abrupte entre le recueillement dominical de rigueur dans la religion chrétienne et un fast food célèbre pour ses sandwich de poulet frit. Raillé sur la toile, beaucoup ont assimilé cette allusion à un simple délire culinaire. A raison, puisque West est récidiviste en la matière. Il avait déjà fait rimer « Mercedes Benz » avec l’affreuse mayonnaise allégée américaine « Miracle Whip » dans Last call en 2004.

Au rappeur de continuer dans le morceau : « you my number 1, with the lemonade ». Ceux qui ont pris l’option Kanye en Lv2 comprendront que l’église est maintenant la priorité première de l’auteur. « Number 1 » qui est aussi l’intitulé du menu star de chez Chick-fil-A (laissons aux plus exégètes d’entre nous l’analyse du terme « lemonade »). Bien qu’éphémère, l’enflammade des réseaux sociaux suscitée par cette rime témoigne d’une incompréhension partagée face à ce qui ressemble comme deux gouttes d’eau à une réclame sophistiquée pour le fast food originaire de Géorgie.

« Kanye West a fait un album de rap religieux et a fini une chanson en criant ‘Chik-Fil-A’, il a vraiment essayé d’en faire une métaphore.

Les Saints-Sandwichs de Chick-fil-A

La référence est tout sauf anodine. Non, Kanye n’a pas passé d’accord commercial avec la marque décline le PDG Dan Cathy. Il n’a pas non plus cherché à obtenir un rationnement à vie en sandwich et ainsi emboîté le pas de Beyoncé liée au fast food Popeye’s. Ce qui l’intéresse c’est de rendre hommage à une entreprise qui combine réussite économique et chrétienté. Chick-fil-A est un des géants de la restauration rapide avec ses dix milliards de dollars chiffre d’affaire en 2018. Outre-Atlantique, la chaîne est autant réputée pour son service-client aux petits oignons que pour ses positions anti-lgbtq+.

Fondé en 1946 par Truett Cathy (le père de Dan), l’entreprise est marquée par les préceptes de l’église baptiste. En somme si Kanye West compare l’Eglise à l’enseigne de restauration c’est parce que les deux établissements sacralisent le dimanche. Le titre du morceau est d’ailleurs directement tiré d’une vidéo promotionnelle qui explique que la fermeture de ses enseignes le dimanche permet aux employés de se rapprocher de leur famille ( https://www.chick-fil-a.com/sunday-video )

Par ailleurs, le rappeur aurait pu mentionner pléthore de marques aux excédants de gras typiques du paysage de la malbouffe américaine. Parmi lesquels MacDonald’s (son ancien fast food préféré) ou encore Zaxby’s, Hardee’s et Popeye’s, moins connus des estomacs français. Le constat étant qu’en l’espace d’un an West a choisi de révoquer son amour du MacDo pour mieux chanter les louanges de Chick-fil-A.

« MacDonald’s est mon restaurant préféré » Kanye West, 4 novembre 2018

Ode à « l’Amérique du milieu »

Pourquoi délaisser la plus grosse chaîne de restauration rapide au monde au profit d’un fast food chrétien à rayonnement national ? Certes l’argument religieux est à prendre en compte. Mais un tel retournement de veste trouve également racine dans la volonté du rappeur de se rapprocher d’une certaine démographie : les populations noires du Sud des Etats-Unis.

Le « Sud » qui intéresse Kanye West – par Fanny Privat
données : cdc.gov, city-data, chick-fil-a

Plus précisément celles qui sont coincées entre New York et Los Angeles dans la « Bible Belt » (fig.3). Celles qui sont touchées par des discriminations structurelles d’états aux rémanences ségrégationnistes. Celles que la couleur de peau contraint à suivre une logique de vote communautaire démocrate (selon l’argumentaire de West) alors même qu’elles vivent sur des territoires historiquement républicains (fig.1). Celles qui composent un tiers de la population carcérale américaine et qui connaissent les plus forts taux de chômage du pays. Celles-là même que Kanye veut réinsérer dans l’économie via ses futures usines de fabrication de chaussures 100% américaines d’abord dans le Wyoming, puis un peu partout dans cette Amérique du milieu. Celles qui se retrouvent dans des stades le dimanche pour assister aux prêches éléphantesques des « megachurches ». Et celles-là, aussi, qui font le chiffre d’affaire de Chick-Fil-A (fig.2). En clair, pour Kanye la salvation se trouve auprès d’une nouvelle audience noire, très religieuse, habitant des régions pro-Trump et obèse.

Finalement, parler d’un sandwich au poulet c’est parler à tout ces gens là.

En promotion pour son album, Kanye West fait état de son admiration pour la « Middle America » à 2:50 et la « Bible Belt » à 3:38

Plus qu’une allusion, Kanye West traduit en actes exubérants son nouvel engagement spirituel envers cette minorité. Par le biais de ses « Sunday Services », véritables messes Gospel magnifiant le répertoire de l’auteur, le rappeur réalise depuis avril un tour des Etats-Unis qui n’a rien à envier à celui d’Elizabeth Warren. La dernière en date étant celle tenue à l’église évangéliste de Lakewood devant plus de 45.000 personnes (vidéo ici). Entres autres, Kanye et sa chorale ont diverti les étudiants de l’université d’Howard (dite « historiquement noire » ou « HBCU ») ainsi que les détenus de la prison du comté de Harris au Texas. Il en profite d’ailleurs pour habilement glisser entre deux psaumes des remarques sur les inégalités des afro-américains face au système carcéral américain.

Born again & néo-conservateur

Alors qu’il présente ses nouvelles paires de Crocs sur la scène du festival d’innovation de Fast Company le 7 novembre 2019, celui qui est aussi un redoutable businessman persiste dans son idée de se présenter à l’élection présidentielle de 2024. Brouillant lui-même un peu plus les lignes entre artiste et politicien. Dans ce cas comment éviter une analyse politique de son prêche musical ?

C’est une chose d’avoir été reçu à la Maison Blanche pour converser de réforme carcérale. C’est quelque chose d’arborer la casquette rouge « Make America Great Again » au nom de la liberté des idées. Mais, c’est autre chose de reproduire les procédés rhétoriques de Donald Trump en se déclarant « tué par la presse, parce qu’il a une opinion ». Ou, d’user la carte de la religion comme seul espace de liberté politique pour s’attirer l’attention d’un nouvel auditoire de manière presque démagogique.

Pour rappel, la première cascade politique de Kanye a été d’avancer que « George Bush s’en fout des noirs » lors d’une levée de fond en direct suite à l’ouragan Katrina en 2005.

À ce stade, une question mérite donc d’être posée. Comment peut-on être noir et soutenir Donald Trump? En guise de réponse le sociologue Kehinde Andrews déclare : « le soutien de Kanye West à Trump suit la trace d’une longue lignée de conservateurs noirs, qui croient que le succès des communautés noires se trouve dans le travail acharné et l’individualisme pour subvenir aux besoins de la ‘famille noire’ mythifiée ».

En caricaturant, le discours Trumpiste peut résonner auprès des minorités dans la mesure où les deux camps peuvent convenir d’un ennemi commun : les immigrants illégaux. Selon un sondage Politico de Juin 2019, Donald Trump connaîtrait un taux d’approbation entre 15% à 20% auprès des populations afro-américaines. Un record pour un président républicain à ce stade de son mandat. Les prédications politiques, religieuses et communautaires de Kanye West, elles, s’inscrivent dans une tendance vieille du XIXe siècle. Celle du conservatisme noir basé sur un traditionalisme religieux, un patriotisme exacerbé et une croyance en l’idéal de réussite personnelle dont les afro-américains seraient les seuls responsables. Une idéologie dont les politiciens Ben Carson, Colin Powell ou Candace Owens sont des références actuelles.


En priant Dieu et Chick-fil-A, Kanye West clame haut et fort sa renaissance spirituelle et en profite pour s’inviter au panthéon du néo-conservatisme noir. Messager de Jésus, il se sent comme investit d’une mission de sauvetage de son peuple. L’expression de sa foi a beau être démesurée, elle reflète sûrement la difficulté pour un individu américain, issu d’une minorité, à concilier plusieurs identités. Ici, la schizophrénie d’être à la fois un Américain et un « Négro » (terme hérité du concept de la double conscience du sociologue W.E.B Du Bois) pousse Kanye West à trouver refuge dans un Sud profondément religieux et radicalement politique. Le tout emballé dans une simple référence à un sandwich au poulet. Voilà de quoi alimenter les débats.

Mais de quelle façon le Sud m’avait-il permis d’être naturel, d’être réel, d’être moi-même, sinon dans la négation, la rébellion et l’agression?

Richard Wright – Black Boy (1945)

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