JUSTE LA FIN DU MONDE

Trois ans après son dernier film, Marco Bellocchio revient avec LE TRAITRE, film de gangsters particulier en compétition à Cannes en mai dernier et reparti bredouille… 

Tommaso Buscetta (Pierfrancesco Favino) est peut-être le dernier de son espèce. Assis sur une chaise rigide, protégé par deux vitres blindées, une paire de lunettes noire et un costume élégant, le voilà qu’il signe son arrêt de mort. Derrière lui, plusieurs dizaines d’hommes enfermés dans des cages. Des pères, des frères, certains sont même grands-parents. Buscetta n’a aucun remord. Tous sont des tueurs, des dangereux criminels de la Cosa Nostra, puissante mafia italienne. Ils l’insultent, lui promettent les pires sévices mais lui se retient presque de sourire. Face au juge, sans faire attention à la centaine d’avocats prêt à le contredire, le traitre raconte tout. Avec passion, sincérité et regrets, aussi… 

Buscetta est père de famille, marié plusieurs fois, entre la quarantaine et cinquante ans, fier de lui et de son parcours. Devant les juges, il ne remet jamais en cause les crimes qu’il a commis, l’argent et les vies qu’il a pris. « Je ne suis qu’un soldat… » Là n’est pas la question, ce n’est pas lui qui est au centre de l’attention. Pourtant, en voyant défiler ses patrons les uns après les autres, les confrontant à ses propres souvenirs, aux mots qu’ils se sont échangés, au sang qu’ils ont versé les uns pour les autres, Tommaso réalise qu’il s’est trompé. Dans son monde, celui du crime organisé, il n’y a aucune confiance. Ceux qu’il a considéré comme ses amis, ses proches, sa famille, ne sont que des monstres. Finalement, il n’est peut-être pas le traitre dans cette histoire. Il y a un « code » chez les mafieux, lui y a cru toute sa vie. Il s’est interdit de tuer femmes et enfants mais n’a jamais désobéi aux ordres. Buscetta est un homme fidèle, en tout cas, avec ses patrons. Sa femme, c’est autre chose… Mais face à tous ces menteurs, ces hypocrites, il a surement été le seul à croire en ces règles. Les autres se sont moqués de lui, ne l’ont jamais pensé capable de faire autre chose que de servir. Ils lui ont promis l’argent et la sécurité, la drogue et des prostituées, des maisons, une famille, la liberté sans contraintes. Mais c’est tout sa vie qui s’effondre. Tommaso ne connait personne. 

En faisant de ce traitre, de cette « balance », la figure centrale de son film de mafieux, Marco Bellocchio décortique tout le genre pour raconter autre chose. Citant notamment dans sa scène d’ouverture LE PARRAIN, en situant l’action dans des pays qui ont grandement participé à élaborer la figure du gangster, le réalisateur nous dévoile leur monde tel qu’il l’est réellement. Sombre, violent, sans pitié. A contre courant de toute réjouissance, de mouvements de caméra énergiques, de séquences graphiques satisfaisantes, Bellocchio humanise ses personnages en les réduisant à ce qu’ils sont : des monstres. Tommaso Buscetta est, au même titre que le spectateur, tenu à l’écart, contraint de réaliser qu’il n’y a rien de juste ou de beau chez eux. Trahi parce qu’il imaginait, par ses fantasmes, par les promesses entretenues par la fiction, il perd tout, ses amis, ses rêves, ne lui restant plus que le dur constat d’avoir fondé une vie sur rien. Confrontant également toute la société italienne à son attentisme, à ses responsabilité pour avoir laissé se pérenniser la Cosa Nostra, Marco Bellocchio dresse un portrait pessimiste de son pays. En condamnant ces criminels, c’est l’Italie qui se condamne. Ces gangsters sont présents dans toutes les strates de la société, à chaque poste, derrière toutes les portes, avec une valise pleine d’argents et de promesses. Ainsi, si Tommaso voit ses anciens membres condamnés, lui survit, forcé à l’exile. Il n’est qu’un bouc émissaire pour l’Italie. Il n’est pas un héros, il ne l’a jamais été. Il n’a rien d’un traitre. C’est lui qui a été trahi. 

Par Hugo Boudsocq
Illustration par Oscar Gauthier




Entretien

Pour prolonger la critique de la dernière œuvre de Marco Bellocchio, nous avons posé nos questions et discuté du film de gangsters avec Aurélien Allin, rédacteur en chef adjoint et co-créateur du magasine mensuel spécialisé dans le 7ème art, CINEMATEASER.

par Hugo Boudsocq




Qu’est-ce qui fait de LE TRAITRE un film à part dans le genre du film de mafieux, en dépit de son classicisme évident ?

Je crois que c’est d’abord parce que le film part sur les codes du genre. LE TRAITRE débute par une séquence qui renvoie à LE PARRAIN (de Francis Ford Coppola, 1972 ndlr) avec ces mafieux qui se partagent le marché de l’héroïne. Mais peu à peu, il lève le voile sur ce qu’est vraiment le crime organisé et le côté glamour gangster, au-delà même de montrer les conséquences néfastes. Il n’est pas le premier à le faire et il n’est pas le seul, mais c’est cette confrontation entre un gangster qui estimé que les codes sont bafoués et qui s’élève contre la corruption de ce code justement qui plait je crois. Le film confronte le mafieux à sa propre figure. 

Justement, Tommaso Buscetta est un mafieux fier de ce qu’il a accompli, il ne se remet jamais en cause…

Effectivement, il dit même qu’il doit y avoir un « code » chez les gangsters mais que ses boss l’ont remis en cause. Il estime qu’il doit y avoir une fierté chez les mafieux et Buscetta n’est pas du tout dans la rédemption de ses actes. Ce qu’il fait, il le fait bien, avec honnêteté, le sens de la famille etc. Chez Marco Bellocchio (le réalisateur du film ndlr), il y a surement cette volonté de montrer que c’est quelque chose de très italien dans l’âme, cette fierté d’être élégant, d’avoir du panache. Au-delà de la figure du mafieux, il y a quelque chose de très italien chez lui.

Dans ce genre de film, la structure est généralement la même : la découverte, l’ascension et la chute. LE TRAITRE commence, d’une certaine manière, par la fin et situe son intrigue en grande partie dans un tribunal. Quel est l’intérêt de détourner les codes du genre de cette façon ? 

Débuter par la chute, c’est une manière de déconstruire le genre, c’est vrai. Martin Scorsese le fait aussi dans THE IRISHMAN (sortie le 27 novembre sur Netflix ndlr). Bellocchio a 80 ans, Scorsese commence lui aussi à vieillir et je crois que c’est une manière pour eux de réfléchir à ce qu’ils ont mis en scène. C’est ce que fait également Sergio Léone avec son dernier film, IL ETAIT UNE FOIS EN AMERIQUE, montrer qu’il y autre chose au-delà de la figure du gangster. C’est aussi le cliché du film dit « crépusculaire », que la critique aime bien utiliser. Mais c’est vrai que c’est intéressant, parce que cela permet de détourner l’image, la mécanique du genre et cela mène vers quelque chose que l’on voit peu. Ce qui est surprenant d’ailleurs avec LE TRAITRE car le film à une facture classique au départ, et même en général… Pourtant, il arrive à être un peu révolutionnaire dans le genre. 

Lorsque le personnage de Buscetta remet en cause la violence des mafieux issus de la nouvelle génération, beaucoup ont certainement été des fans de SCARFACE de Brian de Palma ou de LES AFFRANCHIS de Scorsese. Est-ce qu’il n’y a pas dans LE TRAITRE une réflexion sur les films et leurs responsabilités ? 

Coppola l’avait très bien fans LE PARRAIN PART 3 avec l’opposition entre Michael Corleone, Pacino vieillissant et le personnage d’Andy Garcia, un jeune chien fou… Il réfléchissait déjà à l’héritage des deux précédents films. Mais je ne sais pas si c’est quelque chose du purement cinématographique, de fictionnel ou qui existe dans la réalité. Le cinéma à une telle importance dans ce genre de milieu que ce n’est pas un hasard si dans LES SOPRANOS (série HBO diffusée de 1999 à 2007 ndlr) ou dans les films de Scorsese ont les montre en train de regarder des films. C’est un milieu qui s’autoalimente. Il n’y a que des cinéastes qui ont abordé ces thèmes qui peuvent réfléchir à ce que le cinéma a apporté au monde du crime et aller au delà. Il faut avoir du recul sur ce qu’on a filmé. 

Justement, en parlant de recul. La séquence où Buscetta s’exile aux Etats-Unis est très intéressante. C’est un pays qui a grandement participé à la popularisation de la figure du mafieux et qui a inventé énormément de codes. Pourtant, Marco Bellochio ne semble absolument pas admiratif ou nostalgique. 

C’est vrai, et c’est certainement parce qu’il est un très grand cinéaste. Ce qui l’intéresse avant tout, c’est l’Italie. Sa carrière a souvent scandalisé, il a fait des films sur le fascisme, l’église italienne et la société plus largement. Il était donc logique qu’il s’attaque au crime organisé. Il connait très bien l’importance de l’Amérique dans l’iconographie du mafieux, mais ne va jamais là-dedans. Il préfère rester sur quelque chose d’historique et d’italien. Il ne tombe jamais dans les clichés de ce que cela aurait pu être, il n’a pas besoin d’en faire trop, on comprend ce qu’il veut raconter. 

La première heure du film est assez déroutante. En plus d’être laborieuse, on enchaine des séquences froides, compliquées, plutôt violentes. On est loin de la jouissance et des excès graphiques de LES AFFRANCHIS par exemple. Quel est l’intérêt de filmer le crime de cette manière ? 

Je suis d’accord, le début est assez laborieux. On a l’impression que l’on est pas censé tout comprendre, on est perdu et cela mais d’ailleurs le film en danger, cela peut clairement rebuter le spectateur. Mais je crois qu’il y a une vraie réflexion derrière. Parce qu’on ne connait pas ces personnages, parce que Bellocchio n’a pas le temps de les glamouriser, de nous les rendre sympathiques ou antipathiques, il ne reste que la violence pure, la brutalité et la cruauté des crimes. Et j’aimerais revoir la première heure, en dépit de ses défauts, avec ce prisme là en tête. Je crois que c’est un moyen pour le réalisateur d’évacuer les codes du genre pour se concentrer sur l’horreur de cet univers. Ce qui permet d’ailleurs d’interroger Buscetta sur la vision de son « code ». Est-ce qu’il existe vraiment ? Est-ce qu’il n’est pas dans une illusion totale ? Peut-être que ce personnage est complètement naif ? Ses patrons tuent pour un oui ou pour un non et sont de vrais monstres. Revoir la première heure permettrait surement de se rendre compte qu’il y a une vraie ironie derrière tout cela. Le film serait donc encore plus triste et mélancolique qu’il ne l’est déjà…

C’est justement ce qui fait de Buscetta un personnage de cinéma formidable. Il est dans l’illusion, dans ses fantasmes de mafieux et voit ce monde autrement qu’il ne l’est réellement : cru et violent. D’une certaine manière, ne pourrait-on pas dire qu’il partage la même vision de la Mafia que les spectateurs ? 

Je pense qu’il y a quelque chose de cet ordre là oui. On parle souvent des règles du code de mafieux, mais je ne sais pas si c’est aussi important que cela. Lorsque Scorsese filme LES AFFRANCHIS, ses personnages sont aussi dans le déni. Le film commence d’ailleurs par « Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être un gangster » et termine par le personnage de Ray Liota, dégouté d’être un moins que rien. Je pense que Buscetta est contaminé par l’aspect romancé du mafieux. Pourquoi s’imagine-t-on qu’il y a un code chez le mafieux ? Il y en a surement un, mais ce qui est excitant c’est leur liberté. Ils ne respectent pas les autorités, mangent gras, picolent, fument, se droguent. Ils sont libres à un degré presque maladif. Et je crois que cela fait « rêver » en partie le publics parce qu’ils ne répondent à aucune autorité supérieure ou bonne morale. En revanche, ils n’ont aucune attaché réelle et trompent tout le monde. C’est quelque chose que montrait très bien LES SOPRANOS, surtout dans la toute dernière scène de la série. Tony Soprano ne pourra jamais savoir ce qu’il en est de sa vie. Cette incertitude est très tragique et c’est surement cela que commence Bellocchio. Cette liberté est une illusion. Buscetta est un personnage très profond, il croit réellement dans ce code, qu’il ne faut pas tuer les femmes et les enfants. Mais il est presque dans le déni aussi… 

C’est peut-être aussi parce qu’il y a une forme de naïveté chez lui ? Après tout, et il le dit lui-même, il n’est qu’un soldat en bas de la hiérarchie. C’est un monde qu’il idéalise surement beaucoup ? 

Oui, et il a surement un début d’ambigüité chez lui. Je crois qu’il sait que s’il devient un patron, ce code disparaitra. C’est justement parce qu’il est en bas de l’échelle qu’il y croit encore. Lui ne se remet jamais en cause et il aurait même continué à faire ce travail s’il n’y avait pas eu tous ces règlements de compte. Mais le film reste tout de même très triste. Tout ce pour quoi il a vécu s’effondre. Il y a une déchéance morale et existentielle assez terrible chez lui. Il n’a pas de punition carcérale ou judiciaire, certes, mais ce châtiment reste terrible tout de même…  Il y a aussi l’idée de confronter ce personnage de mafieux et ce qu’il représente à toute la société italienne puisque la mafia y est inhérente. Au-delà du mélange des genres, LE TRAITRE n’est-il pas un film politique avant tout ? Certaines œuvres le sont plus ou moins consciemment, Bellocchio lui l’est constamment. Il réfléchit  à comment la société fonctionne, comment l’individu s’inscrit dans cette dernière, comment se rebeller contre les institutions… La mafia est une institution italienne, comme l’Eglise ou les politiques. C’est quelque chose que montrait déjà GOMORRA (de Matteo Garrone, 2008 ndlr), il y a une manière pour le crime organisé de s’infiltrer dans toutes les strates de la société. Et quand on parle de mafia en Italie, tu deviens forcement politique. LE TRAITRE n’en parle pas de manière frontale, mais quand tu vois ce que le film te montre, tu ne peux penser qu’à la politique italienne. Est-ce que le cinéma américain en parle autant ? pas nécessairement, mais c’est forcement induit. Scorsese le fait très bien dans CASINO par exemple, même si c’est du sous-texte. Las Vegas est une ville pourrie par cela et c’est un microcosme qui met en lumière l’ensemble. La mafia c’est une mini société hiérarchisée qui renvoie directement à la notre, organisée de la même manière. Donc, oui, il y a dans LE TRAITRE un réflexion plus poussée que dans d’autres œuvres, mais c’est inhérent au genre. La liberté du malfrat questionne la société et c’est quelque chose que montre très bien les japonais ou les sud-coréens. Le film de gangsters est un genre politique, de manière inhérente.




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