Bussin’ : le premier bijou de Devin Morrison

A l’occasion de la sortie de son nouveau single « Like 90’s R&B » , retour sur Bussin’ a.k.a. l’album quasi parfait que vous n’avez pas (encore) écouté.


Et si les voyages temporels étaient déjà possibles en musique. Devin Morrison aux commandes, cet album nous emmène au fond de la faille temporelle des années 90. Une excursion au temps du R&B roi, des boys band et girls group et des costumes en velours oversize. Lors d’une tournée au Japon en 2017 le beat-maker français Onra fait la rencontre de Devin Morrison alors en exil musical en terres nippones. Subjugué son univers, Onra l’encourage à mettre en forme son premier projet. Deux ans plus tard l’album Bussin’ voit le jour auprès de NBN Records. Faux-ami de « défonce » en français, le terme est employé dans le slang américain pour signifier que quelque chose déboîte. A la croisée de la New-Soul, du R&B et du Gospel, ces onze morceaux aux sonorités résolument nineties proposent un panorama de ce que la décennie a fait de mieux en musique. Entre pérégrinations temporelles et récits amoureux, retour sur les titres marquants de l’album. (à écouter ici)

Retour vers le passé

It’s time, le premier morceau, annonce la couleur. Un sample d’aiguille d’horloge ne laisse aucun doute sur les intentions de l’artiste : une invitation à remonter le temps. Un voyage tout droit vers le temps des slow jams et des refrains harmonisés à la Backstreet Boys. On y découvre pour la première fois le timbre de voix envoûtant de Morrison. Il prend son temps. Le chant langoureux se mêle à merveille à la mélodie moelleuse du synthétiseur et aux fulgurances à la guitare de Dah-Vi (alias le père de Devin). La batterie est légère, apportant juste ce qu’il faut de groove pour terminer de planter le décor. Un sans-faute en termes de composition, et un mixage réalisé à la perfection par les équipes parisiennes de Kasablanka Mastering. Aussi impeccable qu’un Big mac en photo. L’exercice importantissime de l’intro est réussi : son album sera sous le signe de la lenteur et de la musique galante ou ne sera pas.

With You est la deuxième étape du voyage temporel. En compagnie de la voix angélique de Joyce Wrice, Morrison s’essaye à la chanson d’amour. Volontairement kitsch mais redoutablement juste, le morceau s’inscrit dans la digne lignée d’un duo Ja rule/JLo, ou d’All night Long de Mary J. Blige (dont on reconnait le sample de batterie). Les deux voix se complètent et glissent sur la prode, pour notre plus grand bonheur. A noter la ligne de basse d’une virtuosité à provoquer la célèbre stank face de l’humoriste Dave Chappelle.

Peut-être est-ce le moment de signaler que DM joue toutes les parties instrumentales de l’album. Toutes.

Escale importante dans son voyage initiatique, Devin Morrison prend le cap du début des années 90, la période phare du New-Jack Swing. En résulte un morceau qui rend hommage à cette école musicale qui a réussi comme nulle autre à faire swinguer les boîtes à rythmes. Be Aiight aurait très bien pu figurer sur un album d’Heavy D & the boyz, ou être produit par Teddy Riley himself (le grand patriarche du New-Jack). Techniquement, Devin Morrison maîtrise tellement les codes du genre qu’on y perd la trace des époques entre le tintement systématique du tambourin digital, les scratchs en relance des refrains ou le solo de flûte numérique typique du Yamaha DX7, le synthé star de l’époque. La batterie est cette fois-ci au premier plan. Elle donne la cadence avec cette rythmique de « doubles croches swinguées » si caractéristique. L’imaginaire est clairement dessiné. Le morceau transpire les années 90, les doudounes sans manche argentées, les chorés en Timberland et les clips aux fondus abusivement longs (cf. générique de Cousin Skeeter).

Bussin, le morceau éponyme, répond à toutes les attentes d’un nostalgique de la décennie 90. Tout y est ! On retrouve tous les composants essentiels d’un classique de R&B, fidèlement représentés dans ce morceau : un enregistrement de pluie, une descente de chimes, un solo de synthé trop expressif, un bruit d’orage, la goutte d’eau qui tombe (à 0:38), un slide de basse, un chabada de triangle, des claquements de doigts intimistes, un chant falsetto susurrant sa mélodie, puis une nouvelle descente de chimes, des rimshots à haute réverbération, un tambourin qui marque « l’after beat », un refrain aux paroles douteuses qui créent un parallèle entre amour et nourriture, un « bon appétit » chanté en français avec l’accent le plus américain possible, des chœurs s’inspirant fièrement des New Edition, un « ooooh » qui amène une transposition d’un ton vers les aigus en fin de morceau (pensez aux lacs du Connemara). Bref… Un véritable laïus émotionnel propice au sport de chambre. Le Usher de 1994 en serait fier (voir Crazy de Usher pour aller plus loin dans la mélancolie).

bébé Usher

Certaines œuvres sont vouées à n’être appréciées qu’à l’épreuve du temps. Plastic beach, Yeezus, Bitches Brew… Les exemples foisonnent. Guaranteed est de ces morceaux qui grandissent en nous. La première écoute risque de laisser pantois, la seconde intrigue, la troisième fascine. Sans s’en rendre compte, on meumeume le refrain le lendemain dans le métro. Puis très vite, on redemande de ce savant mélange d’incongruités musicales, entre voix à effet boîte de conserve et sons de clavier étouffés. Devin y joue un assureur de la romance qui offre un amour inconditionnel, 100% garanti satisfait ou remboursé. La légèreté des paroles entre en écho avec une instrumentale minimaliste à la rythmique déconstruite. Plus on presse la touche replay, plus l’influence de Mndsgn se fait présente. Le beat-maker fétiche du label Stones Throw est aussi le grand ami de DM. Cerise sur le tempo, les rimes d’Ace Hashimoto viennent enrichir encore un peu la palette musicale de l’album.

“You’ve got my heart, Hello baby,
complete with free shipping and handling
that’s guaranteeeed”

La DreamSoul, nouveau genre entre « rêve, surréalisme et nostalgie »

Déjà bien rassasié en terme de nostalgie, le beat-maker remet le couvert et sert sa pièce maîtresse avec No. Sans conteste la surprise de l’album, c’est aussi le morceau le plus racé. Il y réalise un véritable hommage à J Dilla, lui qui cite volontiers le légendaire producteur de Detroit comme une de ses principales sources d’inspirations. Allons jusqu’à dire qu’il prolonge l’art de son idole en créant à son tour une instru répétitive à la structure simpliste et à la batterie feutrée. La recette est simple et efficace : une boucle d’accords de piano électrique Fender Rhodes qui oscille entre la gamme de Mi et Mi bémol (E et Eb en notation anglaise, autoproclamée la gamme de « Ehhh » par Morrison), une ligne de basse globulaire et sous-marine, un pack rythmique kick-snare-hi-hat particulièrement swinguant, un léger trait de violon au fond du spectre pour démarquer les refrains des couplets. Le tour est joué. Bien que simple en apparence, rares sont ceux qui arrivent à apporter de la fraîcheur à ce style panégyrique du Dilla Dawg (la preuve). En prime, DM ajoute élégamment une partie de chant digne de Dwele sur « Somekinda ». Dreamsoul vous a-t-on dit !

Maillot 1994 des Orlando Magic sur les épaules, Penny Hardaway dans le dos : aucune coïncidence

Vient le moment de l’apaisement. Devin Morrison fait appel à sa Floride natale pour se remettre de la trépidante Los Angeles. Littéralement, The call (407) – l’indicatif régional du Sunshine State – est l’occasion d’une méditation aéroportée. Les berceuses vaporeuses des chanteuses de We Are KING rappelle les bienfaits du ressourcement spirituel qui attendent l’artiste à l’autre bout du fil. Le tout sur fond de musique gospel car comme la plupart des musiciens noirs américains, Morrison a commencer son éducation musicale à l’église. Ainsi, pour la première fois de l’album, l’empreinte religieuse du compositeur se fait ressentir. Notamment dans la progression des accords du clavier, autour de laquelle s’élèvent des voix aux harmonies envoûtantes. En arrière plan les pépiements étouffés et aigus d’un synthétiseur. Le tout faisant penser à un chœur liturgique 2.0 . Le résultat est un morceau qui ne contemple non pas le passé avec nostalgie, mais loue un présent placide. Une sérénade éthérée qui donne l’impression de voyager sur un nuage de soie dans un ciel étoilé. Le genre de son qui accompagne à merveille une rêverie au travers d’un hublot d’avion. Quel tableau !

Mais l’album parfait n’existe pas. Il est sûrement impossible de rassembler dans un même projet une dizaine de morceaux qui sont tous particulièrement inspirés. La constante macabre d’André Antibi à l’oeuvre, les agissements du cerveau nous poussent à tout quantifier. En clair, l’appréciation d’une oeuvre passe par une définition du meilleur au détriment du moins bien. Ainsi c’est à contrecœur qu’on reconnait la relative fragilité de « Ngicuela » dans Songs in the key of life de Stevie Wonder, de « Mensongeur » dans Opéra Puccino d’Oxmo Puccino, ou de « One time 4 your mind » dans le fameux Illmatic de Nas. Chacun étant individuellement de très bons morceaux qui ne bénéficient pas de la splendeur des autres pistes de leur album respectif (l’effet #ToniKukoč dans le jargon basketball). Birthday est de cette famille. La track semble être une version de Be Aiight moins travaillée. La gaieté du morceau a beau être communicative, la sauce ne prend pas vraiment. A noter cependant que malgré son zozotement manifeste DM s’amuse avec audace a répéter pas moins de 18 fois le mot « beurssday ».

Heureusement, il se rattrape avec The struggle iz Real, puis Fairytale. Le premier morceau est réalisé aux côtés de Daz Dillinger, légende du G Funk Californien et cousin de Snoop Dogg. Orlando se mue en Long Beach le temps d’honorer une autre musique symbolique des années 90. Un morceau à écouter uniquement en décapotable Chevrolet Impala 1967, avec une seule main sur le volant évidemment. Dans le second morceau, Morrison est accompagné de la voix gospel de son frère aîné Lakks Mable. Ensemble, ils produisent un hit de R&B spirituel au refrain très catchy, qui rappelle sans détour les œuvres du boys band religieux Commissioned dans l’album « Matters of the heart ».

Commissioned, l’une des influences principales de Devin Morrison

Pour finir, Love Yourself fait figure d’exception, puisqu’il s’agit du seul morceau qui n’est pas vraiment enraciné dans la musique nineties. Le thème est encore celui de la foi, mais le ton est plus grave. La démarche musicale de Morrison reflète une réelle introspection pieuse. En témoignent les paroles « You’ve gotta love yourself first » répétées sempiternellement, avant d’être remplacées en fin de morceau par un autre mantra : « You’ve gotta put God first ». L’instrumentale accompagnant sa supplication est mystique, presque contemplative. Hors du temps. Une démonstration parfaite de ce qu’il définit comme de la DreamSoul, une musique qui nourrit à la fois le corps, le cerveau et l’esprit : sa sainte-trinité.


Tout à son honneur, Devin Morrison redonne ses lettres de noblesse à la « musique d’ascenseur ». Une montée d’ascenseur oui, mais en pullman. En syncrétisant un ensemble d’influences désuètes de la musique nineties aux techniques de mixage modernes, il parvient à créer un nouveau genre musical avec Bussin’. Un R&B intemporel, entre tradition surannée et futurisme irréel. Long live Devin !


Quelques pistes pour aller plus loin dans l’univers de l’artiste (cliquez sur les pochettes d’albums)

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s